Une critique d'Émilie Rioux, chroniqueuse à Chéri(e), j'arrive!
Débranchez votre esprit cartésien et ouvrez grand vos yeux et vos oreilles, car est maintenant venu le moment d’une autre manifestation merZienne signée Philippe Savard et son Club pour l’Amélioration de la Culture! Après Bain de MerZ, présenté à la Piscine Lucien-Borne dans le cadre des Chantiers du Carrefour, MerZsonaTe prend l’affiche à Premier Acte pour nous (re)plonger dans l’univers dada de Kurt Schwitters*.
Ce spectacle hors du commun se décrit lui-même comme « objet théâtral insolite ». En effet, c’est le théâtre comme on le voit rarement : jubilatoire, exubérant et excessif. Un collage plutôt déroutant, où défilent des dialogues de chiffres, des chœurs de bruits et de mots improbables, des scènes loufoques teintées d’humour absurde et des personnages excentriques qui font par moments écho à ceux d’Eugène Ionesco. Ce sont de véritables sculptures sonores qui prennent forme sur scène : on joue avec la musicalité du langage, avec ses accents, ses syllabes, ses répétitions, alors que la signification profonde des mots « prend le bord ».
Le tout s’enchaîne à merveille et les scènes se succèdent sans qu’on ne s’en aperçoive, avec énergie et rythme soutenus. Chapeau à la performance exceptionnellement délirante des comédiens, qui se démènent du début à la fin de ce marathon merZien, dans un décor « casse-tête » en constante évolution. L’investissement et l’énergie déployée dans le jeu très physique et les chorégraphies quasi-caricaturales font du spectacle un bonbon autant pour les yeux que pour les oreilles. Cet univers est-il trop hermétique pour le spectateur moyen? Au contraire, le public semble s’en délecter! Pour être contaminé par un rire qu’on ne comprend pas toujours et être témoins de ce qu’on ne voit pas tous le jours, ça vaut le détour!
* En 1919, Shwitters, rejeté par le Club Dada de Berlin, crée un mouvement artistique auquel il donne le nom de « merz », inspiré de la partie centrale du mot « Kommerzbank ».
Critique d’Émilie Rioux, chroniqueuse à Chéri(e), j’arrive!
Avec toute la neige que nous a servi jusqu’à maintenant l’hiver, pas surprenant qu’on ait envie d’aller jouer dehors. Au grand bonheur des amants de la saison froide, c’est précisément la spécialité du Théâtre Sous Zéro, qui présente cette année La Guerre des Tuques, un conte pas pour tous, du 7 février au 3 mars, au Musée National des Beaux-arts du Québec.
Tout le monde la connaît, la Guerre des Tuques. On peut en citer les répliques, les scènes et même en énumérer les personnages. Mais qu’arrive-t-il lorsqu’on transporte ce film culte au théâtre, dans un banc de neige de la cours arrière d’un musée, avec Fabien Cloutier (Scotstown, Cranbourne) à titre d’auteur et de metteur en scène? On obtient une version remixée, adaptée « pour les adultes » où la bande d’espiègles qu’on connaît bien (Luc Chicoine, Sophie Tremblay, Ti-Guy La Lune et co.) ne sont plus des enfants, mais de jeunes adultes avec une famille, des responsabilités…et encore l’envie de jouer!
D’un côté de la fenêtre, les comédiens jouent dans la poudreuse, sous un éclairage minimaliste, équipés de micros. De l’autre, les spectateurs les observent, bien au chaud dans l’auditorium du musée. Malgré les cadres des fenêtres qui obstruent partiellement la vue, on adhère plutôt aisément à cette configuration théâtrale peu commune. Certes, la contrainte de la distance peut engendrer quelques problèmes techniques (notamment au point de vue sonore), mais somme toute, la régie s’en tire bien. Les spectaculaires rafales de vent qui soulèvent la neige - et parfois même le décor - en valent la peine!
Avec cette Guerre des Tuques 2.0, on a affaire à une comédie rythmée, où l’humour est absurde, frôlant souvent la parodie. L’histoire est la même, les personnages aussi, quoique leur discours ait quelque peu changé, pour laisser place à quelques gags plus modernes. Si ce nouveau texte fait plusieurs clins d’œil aux répliques et aux scènes typiques de l’œuvre originale - « La guerre, la guerre, c’est pas une raison pour se faire mal » - on les retrouve complètement déconstruite et reconstruite, pas toujours politically correct.
D’autre part, n’allez pas chercher la poésie ou le symbolisme dans l’arrière cours du MNBAQ. On a beaucoup misé sur l’idée du théâtre extérieur et sur l’aspect spectaculaire de la météo hivernale, en conservant une mise en scène très simple, sans dentelle, où les comédiens peuvent prendre toute la place et s’amuser au maximum. En résumé, la nouvelle Guerre des Tuques de Fabien Cloutier est un divertissement « quasi-famillial », qui réserve plusieurs surprises pour la mémoire des nostalgique. Une production qui a l’énergie du théâtre d’été… en suit de ski-doo.
L’amphithéâtre de Wendake se transforme en véritable théâtre élisabéthain tous le mois de juillet à la tombée du jour grâce à la présentation de la pièce La Tempête mise en scène par Robert Lepage. Dès les premières minutes, la magie Lepage opère. La scène se métamorphose en océan déchaîné dans lequel le bateau de la suite du roi de Naples tangue dangereusement pour ensuite devenir l’île paisible du magicien Prospero où la forêt environnante devient un personnage à part entière. Tantôt nimbée d’une lumière bleutée, tantôt plongée dans une lumière rougeâtre, celle-ci s’anime au rythme de la pièce et fait pénétrer le spectateur dans la féérie de la pièce de Shakespeare. C’est là l’un des points fort de cette version de La Tempête. Les lieux se transforment constamment. Au gré des tableaux, ils deviennent île, échiquier, rivage, forêt, voire navire. Qui plus est, l’omniprésence des arts du cirque donne à la pièce un côté ludique tout en contribuant à créer cette ambiance féérique propre à l’île enchantée où se déroule le récit.
La forêt prend vie grâce aux superbes éclairages de Louis-Xavier Gagnon-Lebrun. (Photographie Renaud Philippe, Gracieuseté POINTCOMM)
Présentée à Wendake, la pièce prend un tout autre sens. Les liens avec l’histoire de l’Amérique sont riches et évocateurs. Caliban devient un autochtone et Ariel un esprit de l’air semblant sortir tout droit de la mythologie amérindienne. La participation de la troupe de danse huronne-wendat Sandowka constitue d’ailleurs l’un des points forts de cette production. Les scènes auxquelles prennent part ses membres font découvrir au spectateur la richesse des traditions amérindiennes tout en contribuant à créer une atmosphère mystique où magie et nature se fondent l’une dans l’autre. Mieux, Lepage propose une réflexion sur le sort réservé aux Amérindiens par les premiers arrivants en Amérique.
Cependant, la distribution n’est pas à la hauteur de la mise en scène imaginée par Lepage. On ne croit ni à l’amour du prince Ferdinand (Francis Roberge) pour Miranda, ni aux tourments du roi Alphonse (Steeve Wadohandik Gros-Louis). Pire, leur jeu est parfois déconcentrant et brise littéralement la magie dans laquelle le spectateur est plongé. Heureusement, Kathia Rock et Marco Poulin incarnent une Ariel et un Caliban particulièrement convaincant. Hélas, trop souvent, les clowneries prennent le pas sur le théâtre. Si les nombreuses acrobaties impressionnent, cela se fait malheureusement au détriment de la qualité du jeu. Est-ce assez pour priver les spectateurs du plaisir d’assister à cette pièce ? À entendre leurs applaudissements, il semblerait que non…
Informations :
La Tempête de William Shakespeare
Mise en scène : Robert Lepage
Prospero : Guy Rocher
Miranda : Chantal Dupuis
Ferdinand : Francis Roberge
Ariel : Kathia Rock
Caliban : Marco Poulin
Stéphano : Nicolas Létourneau
Étranglé : Jean-François Faber
Alphonse : Steeve Gros-Louis
Gonzalve : Normand Bissonnette
Antonio : Frédérick Bouffard
- "La laideur est supérieure à la beauté, en ce qu'elle dure".
Voilà les paroles de Serge Gainsbourg qui ouvrent le spectaculaire Cabaret Gainsbourg de Pupulus Mordicus, qui renaît au Théâtre Périscope dans le cadre du Carrefour International de Théâtre, au grand bonheur du public.
Quelle meilleure manière de découvrir et de redécouvrir le mythique Gainsbourg qu'à travers la vision loufoque et audacieuse de Martin Genest et Pierre Robitaille. Car ce n'est pas un hommage, mais bien un portrait à la fois objectif et irrévérencieux de l'univers du chanteur français, où on tente de dévoiler l'artiste fragile et humain sous les couches de fumées et de femmes. Le cabaret commence, lancé par une performance explosive de peinture "live". Le vinyl tourne, les numéros se succèdent, le public applaudit. C'est une collection de bonnes idées inspirées de l'histoire de Gainsbourg, de ses paroles, de sa musique et évidemment du médium de la marionnette, spécialité de Pupulus Mordicus.
Au sein du Cabaret Gainsbourg, la marionnette fait appel à l'imaginaire du public, créé de magnifiques images surréalistes, mais sert surtout à évoquer les différentes facettes de Serge Gainsbourg, du séducteur sensuel à l'artiste vulnérable. La permissivité de ce médium ajoute également beaucoup au spectacle; le meilleur exemple demeure la performance des Sucettes, où une fillette en marionnette se dandine sur des fleurs en forme de phallus, un moment délicieux se terminant par un solo de claquettes de ces fleurs phalliques.
Une équipe de musiciens solides soutient chacune des chansons, dont l'interprétation musicale et vocale est quasi-sans faille. On le voit, c'est un spectacle qui a fait ses preuves, qui se rafine au fil des représentations et qui ne se permet aucune erreur. Compte tenu de la complexité technique du spectacle, de l'attirail de micros, de costumes, de marionnettes qui défile sous nos yeux, aucun doute que ce Cabaret est un défi assez essouflant. (soulignons ici la performance de Valérie Laroche, qui n'arrête pas une seconde pendant toute l'heure que dure le spectacle, changeant de rôle et de costume plus vite que l'éclair, tout en chantant et en manipulant les marionnettes).
Que ce soit la salle, disposée en formule-cabaret avec tables et chandelles, qui se transforme en fonds marins pendant 69 année érotique, la danse endiablée de la petite femme accrochée aux mains du pianiste pour Les femmes c'est du chinois, ou le gracieux envol du piano-monarque, Cabaret Gainsbourg propose un éventail d'imageries, d'univers, une successions d'idées incroyablement simples mais efficaces qui valent le déplacement. Si les finances le permettent chez Pupulus Mordicus, peut-être connaîtra-t-on une version "augmentée" du spectacle, ou alors, pourquoi pas, un autre spectacle musicalement marionnettisé. En attendant, allez découvrir ce délicieux délire !
Carrefour International de Théâtre: Chantier 2011
La Faute à Persée (Lecture)
Martine à la plage (Spectacle)
Critique d'Émilie Rioux, chroniqueuse à Chéri(e), j'arrive!
Nous sommes samedi le 4 juin. C'est le premier week-end des Chantiers, un volet du C.I.T particulièrement intéressant. Cette série de créations en construction est surtout une occasion d'encourager la relève et de faire la découverte d'artistes rafraîchissants. Premier Acte vient tout juste d'ouvrir ses portes aux Chantiers que déjà plusieurs productions suscitent l'intérêt. En espérant piquer votre curiosité, voici un compte-rendu des spectacles "en chantier" de ce samedi de théâtre.
La Faute à Persée / Lecture
Texte: Marc Auger Gosselin
Interprétation: Gabriel Fournier, Israël Gamache, Jean-René Moisan, Marc Auger Gosselin
Sous un ciel de perséides, 4 lutrins et le texte de Marc Auger Gosselin. D'un côté, Henri et Félix cherchent le meilleur moyen de mourir en attendant de trouver le sens de leur vie. De l'autre Ludwig et Maurice se lancent dans une expédition pour "venger" leur grand-père tué par un "boulon interstellaire". Avec ces deux duos comiques dialoguant en parallèle, l'auteur nous sert un humour tout aussi noir que naïf, avec une touche d'absurde, un style et un ton que j'ai personnellement beaucoup apprécié. Les sympathiques personnages se relancent, sautent du coq à l'âne en réfléchissant sur les messages du cosmos, sur la vie, sur la mort, tournent autour de leurs idées fixes pour finir par sauter à des conclusions telles que : "L'enfer c'est une belle journée de printemps où on se promène en short pis en sandales". Bref, un texte fort sympathique interprété justement, un projet dont j'ai hâte de voir l'aboutissement.
Martine à la plage / Spectacle
Tout droit venu de la métropole, ce 3e spectacle des Chantiers est une création d'Abat-Jour Théâtre, jeune compagnie ayant vu le jour en 2004 et comptant 6 productions à son actif. Martine à la plage est leur avant-dernier bébé, une pièce de Simon Boulerice créée à l'été 2010 au Bain Saint-Michel.
Titre inspiré de la mythique bande dessinée pour enfant "Martine", c'est plutôt une histoire d'ado excentrique aux hormones en ébullition que nous offre Abat-Jour Théâtre. Véritable "Lolita en swim-aids" du haut de ses 14 ans, Martine fait l'impossible pour dérober le coeur de son voisin Gilbert Marcel, qui est aussi son optométriste. Tous les moyens sont bons pour son imaginaire sans limite, dans sa cours arrière de banlieu de Montréal. Au son de Dusty Springfield et des Carpenters, cet univers éclaté et coloré apporte une délicieuse saveur d'été aux Chantiers.
Dans un décor ultra-kitch (conçu par Julie Pelletier) où se côtoient papier bulle bleu, melons d'eau, View-Master orange, magnétophones Fisherprice et micros à ressorts bon marché, il n'y a pas grand chose à redire sur ce texte et cette mise en scène de Simon Boulerice. À part peut-être l'utilisation un peu forcée du rétro-projecteur pour illustrer certaines actions, où on sent à quelques moments qu'on a voulu intégrer l'appareil et son cachet "kitch", davantage que l'information qu'il sert à véhiculer. Quoiqu'il en soit, l'interprétation très efficace et constante de Sarah Berthiaume nous fait vite oublier ces détails, au fil des casques de bain et des épisodes de sa vie. Martine à la plage est une pièce à la fois légère et originale, à la fin troublante et au regard franc.
Le Carrefour international de théâtre présente du 6 au 8 juin au théâtre de la Bordée l'une des pièces les plus intrigantes et prometteuses de sa cuvée 2011. Crée en 2004 par la compagnie japonaise chelfitsch (dérivé de selfish en anglais) avec à sa tête l’aventureux auteur et metteur en scène Toshiki Okada, Cinq jours en mars est l’une des pièces nippones les plus adulées des dernières années, autant sur le plan national qu’international.
Les attentes étaient donc élevées pour cette pièce qui s’avoue d’entrée de jeu très minimaliste dans son approche, prenant place dans un environnement dépouillé, habité d’un seul mur blanc. Articulant un discours très contemporain, sept Japonais livrent la réalité des jeunes de 25 ans, où l’ennui et l’indifférence blindent leur compréhension et leur implication dans les conflits mondiaux. Alors que la guerre en Irak débute, cette jeunesse japonaise, peu différente de celle des autres pays, nous entretient plutôt de ses sorties en ville, de ses histoires d’amour sans lendemain.
De l’antithéâtre au butô…
Si le sujet n’a rien de bien révolutionnaire, il en est tout autre de la forme du texte. Intercalé de mille et une digressions, le texte, qui tapisse la pièce dans toute sa longueur, oscille entre la narration, le dialogue et le monologue. D’inspiration brechtienne, la pièce ne s’intéresse en aucun cas à l’expression émotionnelle des problématiques évoquées ni à servir une morale mastiquée à l’audience, mais invite plutôt à la rationalisation de la proposition. Multipliant les ruptures de ton, les sept acteurs brouillent les pistes en se reléguant les personnages qui ressassent les mêmes événements, d’un angle et d’une précision factuelle variables. Dans une gestuelle inspirée du butô – danse japonaise subversive et minimaliste inventée au Japon après la 2e guerre mondiale –, les acteurs jouent à mi-chemin entre le naturel et la chorégraphie minimaliste, misant sur l’effet dérangeant du déséquilibre constant du corps et de la répétition des mouvements. Unique attrait visuel, les éclairages bruts et les jeux d’ombre, utilisés de façon ponctuelle, habillent habilement et élégamment les tableaux d’une couleur, d’une forme et d’une ambiance.
Volubilité surtitrée
Cinq jours en mars est avant tout un flow de paroles incessant et rapide, qui oblige le spectateur à être rivé aux surtitres, qui ne rendent pas la richesse du discours. Quelque peu perdu entre les nombreux référents qui ne trouvent pas de résonnance dans la culture québécoise et la langue étrangère dont il ne connaît pas les inflexions et intonations, le spectateur passe facilement à côté de la démarche artistique osée du créateur de ce texte alambiqué, qui donne faussement l’apparence d’une complexité capricieuse plutôt que d’une innovation. C’est probablement ce qu’on dû penser certains spectateurs qui ont abruptement disparu à l’entracte, qui était d’ailleurs plus que nécessaire. Tout de même pertinent à voir?
Exigeant, mais tout à fait fascinant de modernité, de refus des conventions et d’un minimalisme inventif, Cinq jour en mars vaut la peine d’être vécu, malgré une relative inaccessibilité linguistique qui enlève beaucoup plus qu’il ne donne à la pièce, si ce n’est que pour expérimenter une proposition étrangère qui s’éloigne foncièrement des sentiers battus.
*Cinq jour en mars est présenté les 6, 7 et 8 juin dans le cadre du Carrefour international de théâtre. Pour plus d'informations: www.carrefourtheatre.qc.ca/
Le rideau se lève. Devant nous, tels des statuts de béton, se dressent les personnages, sculptés avec panache dans des poses épiques et enracinés à une scène fortement inclinée vers le public. L’effet est saisissant, réussi. Plus grands que nature, ils arborent un air invincible malgré l’état de leur chair qui a durement subit l’épreuve du temps. Pas de doute, Gardenia se dévoile dès lors comme une pièce unique, irrévérencieuse et dure par moment, féerique et magique l’instant suivant.
Au centre du portrait veston-cravate, on retrouve la comédienne transsexuelle Vanessa Van Durme, entourée de six amis travestis ou transsexuels, instigatrice de ce projet peu orthodoxe qui transpose au théâtre le dernier tour de piste d’artistes atterrés par la fermeture de leur cabaret. Depuis plusieurs années maintenant, l’univers des travestis a été abordé en amont et en aval, dans tous ses retranchements et dans tous les genres, et s’inscrit dans la très sélecte liste de sujets épineux où les clichés et la caricature sont difficilement contournables. C’est le défi qu’on dû relever le chorégraphe Alain Platel, fondateur de la troupe les ballets C de la B, ainsi que Frank Van Laecke, metteur en scène.
Émulsionner les couches
«Nous n’entendons pas éluder les clichés, car ils font partie intégrante de cet univers.», concède volontiers Van Laecke. «Mais il faut leur donner forme de telle sorte que les choses se précisent sous cette surface et que l’on puisse aborder différentes couches simultanément.» Une surface, plaquée au fond de teint et au make-up, qui gouverne un coeur qu’on ne peut cependant berner avec l’abus de mascara, et un corps qui, dénudé, gémit de l’ampleur de la défaite infligé par le temps. Une surface artificielle qui, loin des projecteurs, est rabougrie par la grisaille de l’anonymat et de la solitude, le corps égaré dans un costume veston-cravate, lieu de vulnérabilité pour ces drogués du clinquant.
Une fiction réelle
Plus qu’une œuvre de fiction, Gardenia est une pièce d’une authenticité douloureuse, un témoignage personnalisé de chaque protagoniste d’où émane une profonde humanité. On les voit vivre leur dernier spectacle, à partir de leur déguisement en homme à veston-cravate des plus banals, jusqu’à la réappropriation de leur peau véritable sous forme de femme à robe flamboyante, sacoche assortie à la main. Sur scène, le sextet de sexagénaire est accompagné d’une femme véritable et d’un éphèbe. Celle qu’ils n’ont tragiquement jamais incarnée et celui qu’ils ne sont plus ou n’ont jamais été. La scène où ces deux symboles opposés d’envie se chamaillent inlassablement évoque bien ce tiraillement identitaire chronique entre la frontière des sexes, mais aussi la difficulté de la cohabitation entre le masculin et le féminin.
Vibrant hommage aux drag-queens déchues, Gardenia appelle une empathie spontanée pour celles qui subliment la scène et qui fanent sans elle. Pris à parti comme miroir, appareil photo et public véritable, les spectateurs sont entrainés dans une prestation de la dernière chance peu loquace, où l’œuvre d’Aznavour, Dalida, Ravel et autres est judicieusement exploitée, dans une mise en scène plus souvent qu’autrement dynamique et superbement chorégraphiée. Malgré l’émotion et la beauté au sens propre et figuré des idées proposées pour chaque tableau, la redondance de la proposition des (trop) longues scènes affaiblie quelque peu l’œuvre, dont la principale force s’avère à être les personnages eux-mêmes, criants de vérité dans leur propre rôle. Un divertissement haut en couleur et en humanité…
*Gardenia est présenté les 6 et 7 juin dans le cadre du Carrefour international de théâtre. Pour plus d'informations: http://www.carrefourtheatre.qc.ca/
“The job of the artist is to give a voice to the other.” Voilà une citation tirée de Lipsynch qui peut bien résumer ce à quoi s’est employé Ex Machina pour la création de cette fresque cosmopolite touffue, qui s’attarde à 9 protagonistes à des moments charnières de leur existence et débouchant sur 9 heures (incluant les entractes) de création artistique kaléidoscopique. Non seulement Robert Lepage leur donne-t-il une voix, mais il confère également un personnage métaphorique à la voix, celle que l’on confond avec langage et parole, dont la portée de chacun de ces concepts est disséquée avec habileté et habilitée avec doigté tout au long des 9 actes qui prennent principalement place à Londres, Francfort, San Francisco, Montréal et au Nicaragua. Mettant à profit ses qualités de conteur émérite, Lepage met en scène des histoires polyglottes parfois dramatiques, parfois drôles et souvent touchantes, où les ramifications entre les personnages des plus hétéroclites s’épaississent à chaque tableau, jusqu’à se révéler complètement au dernier acte, de façon aussi brutale qu’insoupçonnée.
Quand trouver sa voie rime avec trouver sa voix…
Au centre de l’intrigue quelque peu éparpillée de Lipsynch, on retrouve Jérémy, un jeune homme fougueux en pleine quête identitaire, ne se reconnaissant guère en sa mère adoptive Ada, une chanteuse d’opéra sophistiquée à l’amour envahissant. Poursuivant la vérité sur l’existence trouble de sa mère biologique, Lupe, dont le destin s’est brusquement arrêté en plein vol Francfort/Montréal, Jérémy transcendera sa quête en trouvant sa voie en tant que réalisateur et en projetant sur grand écran les éclats de vie qu’il croit véridiques sur la destinée de sa mère. Mais quels liens ces trois protagonistes entretiennent-ils avec un neurologiste alcoolique, un énigmatique présentateur de la BBC, une chanteuse de jazz aphasique et sa sœur schizophrène? S’ajoutent aux tableaux une thérapeute de la diction, une documentariste, un ingénieur du son, une spécialiste de l’empreinte vocale, etc. Bref, autant de personnages cherchant à trafiquer la voix ou encore à lui insuffler une résonnance existentielle. Une théorie étonnante sur la signification de La Création d'Adam de la chapelle Sixtine, une opération chirurgicale au cerveau, un chant d’outre-tombe et les spectateurs sont en voiture pour une épopée labyrinthique sur fond de crimes sexuels.
Un maestro de l’image qui troque le visuel pour la voix?
Vous vous doutez bien que non. En fait, cette étude des déclinaisons vocales n’est qu’un autre prétexte pour mettre en scène une savante ingénierie visuelle, misant conjointement sur le pouvoir d’évocation de l’image et du son. Alors que la voix est appréciée sous toutes ses formes – pleurs de bébé, langage inventé, doublage, mutisme, voix imaginaires, etc. –, Lepage ne se borne pas à cette étude qui aurait pu bêtement tomber dans l’exercice de style, mais se permet d’explorer en parallèle plusieurs autres sujets tels que l’inceste, le viol et le trafic humain, bien souvent en amont et en aval de la victime.
Articulé autour de structures aussi massives que versatiles, le décor se redéfinit en un tour de main à tout moment, alors que les modules utilisés servent tour à tour d’avion, de métro, de murs d’appartement, etc. Et c’est là qu’entre en scène de façon volontaire et sans complexe un organe habituellement caché mais néanmoins crucial du théâtre : la technique. Cette mise à nue de la mécanique de montage/démontage de la pièce pourrait à première vue venir soustraire un tantinet de cette magie qui opère grâce à l’inventivité et à l’esthétisme sublime du visuel. Or, il n’en est rien, au contraire. Cette transparence technique apporte une autre facette à l’œuvre, un autre angle sous lequel Ex Machina nous émerveille avec ses compétences logistiques. Fidèle à sa réputation, la compagnie multiplie une fois de plus les trouvailles visuelles, en particulier les procédés de diffusion de l’image, proposant à l’occasion une pluralité de médiums de façon simultanée qui fragmentent ou construisent l’image différemment, et ainsi permettre d’apprécier dans différentes perspectives une seule et même scène.
L’extraordinaire unicité
Passionnante et singulièrement hétéroclite, l’histoire met en relief des personnages fascinants dans des contextes plus ou moins communs, l’extraordinaire émergeant de l’unicité des trajectoires des protagonistes qui agissent en adéquation avec leurs tourments, leurs croyances, leur façon d’exprimer leur voix… Tous campés avec conviction par les neufs acteurs qui multiplient les apparitions sur scène sous différents masques, les personnages présentés sont profondément vulnérables et actuels, brossant un tableau complexe d’un monde qui tarde encore à se défaire de ses tabous.
On retiendra particulièrement Lise Castonguay dans une interprétation tout en nuance et en justesse d’une libraire schizophrène ainsi que Rebecca Blankenship dans le rôle de la mère adoptive, de laquelle émane une décharge émotive particulièrement saisissante lors de la scène de clôture où elle chante dans un registre soprano dramatique une ode bouleversante qui vient boucler de façon magistrale la pièce. Le fils, interprété par Rick Miller, nous fera également passer par une myriade d’émotions, tantôt irrésistiblement comique, tantôt coupant de révolte, et toujours convaincant lors d'interprétations musicales dans un registre rock (The Number of the Beast d’Iron Maiden!), rap et d’opéra.
Un triomphe unilatéral?
À quelques exceptions près. On pourra reprocher à Ex Machina de s’être un peu trop gâté au détriment des spectateurs avec quelques rares scènes plutôt minces, justifiées presque uniquement par l’ingéniosité des dispositifs visuels mis de l’avant. On pourra également questionner l’égarement de style et de propos du 6e acte où l’on présente de façon accessoire – contrairement aux autres personnages – Sebastian, un sonorisateur en deuil de son père, qui accumule les situations burlesques bien malgré lui. Mal ancré dans l’intrigue et difficilement justifiable si ce n’est que pour alléger la portée dramatique de la pièce, l’acte brouille les pistes avec son humour bon marché qui détonne par rapport aux ambiances nuancées et subtiles que réussit à tisser la troupe.
Marqué à vie
Par son exquise lenteur et ses histoires aussi ramifiées que captivantes, Lipsynch est un tour de force absolument incontournable, divertissant et confrontant. Lipsynch marque au fer rouge le spectateur qui n’a d’autres choix que d’être bouche bée par autant de limites repoussées…
*Lipsynch est présenté les 3, 4 et 5 juin dans le cadre du Carrefour international de théâtre. Pour plus d'informations: http://www.carrefourtheatre.qc.ca/