Ajouté par : Catherine Genest
Pour ce premier concert du vendredi, si la plupart des gens étaient comme moi, ils s'étaient déplacés pour voir le pianiste Jamie Saft, fréquent collaborateur de John Zorn, qui nous proposait selon le programme un jazz-rock baptisé en l'honneur d'un instrument de torture, le "Spanish Donkey", accompagné d'un autre habitué du FIMAV, le guitariste Joe Morris, et du batteur Mike Pride. Surprise, dès les premières notes, c'était évident que ce n'était pas le pianiste virtuose que nous allions avoir la chance de voir, mais bien un artificier du bruit infatigable, qui assurait la trame de fond enivrante d'un espèce de drone-doom hyperactif. Le concert a tout de même su ravir les mélomanes présents sur place, car le nom de Joe Morris leur avait mis la puce à l'oreille quant au style à prévoir pour le concert. Quelques néophytes semblaient manifestement perturbés ou ébranlés par cette musique enveloppante et énergisante, en la qualifiant de "plus que de l'avant-garde" avec un ton moqueur.
N'empêche, le concert a été juste assez long et juste assez intense pour donner envie de se lancer dans la suite des choses tête baissée.
Par François-Samuel Fortin

C'est encore une fois John Zorn que l'on retrouvait à la tête d'un orchestre similaire à celui de la veille (voir billet précédent sur le FIMAV), auquel s'ajoutaient Erik Friedlander et Mark Feldman, respectivement au violoncelle et violon, qui donnaient le ton à la suite de la soirée, toute en cordes. Un spectacle fort différent de celui de la veille, mais tout aussi appréciable, notamment grâce à l'alternance entre diverses formations (Masada String Trio, formé de Dunn, Friedlander et Feldman). Par moments, Medeski au piano et Wollesen au vibraphone complétaient la mélodie, alors que Joey Baron, beaucoup moins présent que la veille, complétait l'offre sonore. Des textes et images inspirés par la mystique juive servaient de trame de fond à une musique merveilleusement belle et sculptée de main de maître par le compositeur de renom. Seul bémol: Wollesen et Medeski trouvaient moins bien leur place dans cette formation orientée autour des instruments à cordes pincées et-ou frottées. C'était toutefois un spectacle d'une rare qualité et d'une richesse incroyable qui a été offert aux mélomanes réunis, probablement la plus nombreuse assistance à date pour cette 28e édition du festival.

Le victoriavillois Jean René, qui a joué pendant vingt ans auprès des plus grands de la musique actuelle québécoise, avait le mandat de clore la soirée avec son premier véritable groupe, un trio de cordes accompagné d'un batteur. L'expérimentation était davantage au menu et la musique, plus contemporaine que pour le concert de Zorn, dont le répertoire était essentiellement jazz et classique, avec une rare incursion en musique moderne. Le concert, très intéressant tout de même et dans la lignée directe de ce que nous propose habituellement le festival, proposait des compositions de Jean René et des interprétations libres de plusieurs musiciens de renom, dont Michel F. Côté, Normand Guilbeault et Jean Derome, ce dernier ayant composé la pièce probablement la plus marquante et géniale de ce que le quatuor avait à nous proposer.
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Ma journée du samedi commençait sous le signe de l'étiquette Ambiances Magnétiques, car plusieurs de ses protagonistes étaient réunis sur scène pour un concert de l'Ensemble Supermusique présenté par CHYZ, que les fans comme les musiciens ont qualifié de meilleur spectacle à vie de la formation. En tout, on nous proposait cinq ou six compositions, de Johanne Hétu, Alexandre St-Onge et Martin Tétreault, entre autres, ces deux dernier ayant eu les offres les plus intéressantes à mon sens. Celles-ci étaient intercalées avec des moments d'improvisation d'une grande finesse et teintée d'un humour et d'une complicité très visibles. Si la musique était très contemporaine et abstraite, le concert était pourtant très divertissant et avait une trame narrative globale plutôt intéressante, oscillant entre des moments plus expérimentaux, notamment lorsque tous les musiciens se sont relayés pour aller dessiner avec un crayon spécial sur une plaque qui transformait les traits en bruits et fréquences, et des moments plus construits, principalement avec les pièces plus rythmées proposées par Martin Tétreault.

De l'autre côté du rideau séparant le Colisée A du Colisée B, on nous conviait à un spectacle narratif où Lucien Francoeur interprétait, accompagné de l'artiste audio Vromb et d'un guitariste, pour mettre en musique sa poésie un peu décalée et anecdotique qui carbure à l'autobiographie quelque peu complaisante. Quelques bons moments sortaient du lot, et la mise a littéralement été sauvée par les deux musiciens chargés de donner l'ambiance aux paroles du poète, mais c'était en général plutôt inintéressant ou même un peu ridicule. L'ensemble interprétait les pièces d'un récent album remix des pièces de Francoeur et a terminé la prestation avec une reprise un peu étrange du Rap à Billy. N'empêche, quelques remarques croustillantes et le ton humoristique assez complice de Lucien Francoeur lui a quand même permis de marquer quelques points.

Un de perdu un de retrouvé, ça décrit bien ce qui s'est passé ensuite. Arrivés au Cinéma Laurier pour le concert de 20h, une mauvaise surprise nous attendait. Bill Laswell, le bassiste fort attendu qui complète la formation Blixt avec le guitariste Raoul Björkenheim et le batteur Morgan Agren, n'avait pu se rendre au concert pour des motifs nébuleux, la légende rapportant qu'il s'était simplement levé du mauvais pied. Quoiqu'il en soit, le tandem restant a offert une performance survoltée, plutôt intense, pratiquement monolithique, les compositions et improvisations s'étant enchaînées à un rythme aussi fulgurant que celui de leurs échanges. Le résultat était plutôt violent, la plupart du temps très bien maîtrisé mais les musiciens s'échappaient l'un l'autre parfois et peinaient à coordonner leurs prouesses. Heureusement, le contrebassiste et violoniste légendaire Henry Grimes, qui était simplement invité comme spectateur, a eu l'amabilité d'offrir une première partie pour compenser pour la perte de Bill Laswell pour le concert qui suivait. Henry Grimes, né en 1935, a joué avec les grands du jazz standard et actuel pendant une vingtaine d'années, apparaissant sur disque ou sur scène aux côtés de Sonny Rollins, Thelonious Monk, Charles Mingus, Cecil Taylor, Pharoah Sanders, Archie Shepp et Albert Ayler, entre autres. Après une carrière mouvementée et étincelante, vers la fin des années 1960, il déménage en Californie et disparaît de la carte, en ayant souvent été présumé mort. Un travailleur social californien s'est donné en 2002 le mandat de le retrouver et il accomplit ce miracle, grâce auquel le musicien a pu recevoir à nouveau une contrebasse et partager la scène avec plusieurs musiciens de renom, notamment Marc Ribot, Bill Dixon, Dave Douglas et Joe Lovano. Cette résurrection lui a même permis de partager à nouveau la scène avec Cecil Taylor, avec qui il n'avait plus joué depuis quarante ans. Il a offert aux mélomanes réunis une des rares surprises du FIMAV, le festival étant généralement rodé au quart de tour, en présentant cinq solos distincts, alternant entre la contrebasse et le violon.
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C'est le trompettiste de renom Wadada Leo Smith qui avait le mandat de relancer le bal au Colisée A en fin de soirée samedi, alors qu'il venait nous présenter la musique d'album quadruple qui paraîtra sur Cuneiform la semaine prochaine. Deux batteries, un violoncelle, un piano et la trompette de Wadada. Au début, seules les projections étaient en place alors que le silence régnait, pour installer l'ambiance, des projections qui d'ailleurs n'étaient ni très inspirées ni très inspirantes, constituées pour la plupart de matériel abstrait, de formes répondant au son et d'une caméra qui captait tant bien que mal les échanges et prouesses des divers musiciens. Le résultat, en musique, était souvent plutôt abstrait avec quelques rares moments de jazz straight. Alternant les fonctions de trompettiste et de direction de l'ensemble, Wadada Leo Smith avait parfois du mal à se faire écouter de ses musiciens, ce qui fait que plusieurs échanges étaient mal ficelés et que la conjonction entre les divers musiciens manquait par moments. Un concert de haut calibre qui n'a toutefois pas été à la hauteur des attentes dans bien des cas.

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Le ton changeait dramatiquement dimanche en début d'après-midi, alors que la formation Esmerine avait la mission d'amorcer les festivités en cette dernière journée. Une autre mauvaise nouvelle attendait les festivaliers: Sarah Neufeld, qui était la veille à Saturday Night Live avec Arcade Fire, avait dû prolonger son séjour à New York et manquer le concert auquel elle devait figurer à titre d'invitée, après que Mick Jagger lui eut proposé de souper avec lui. Heureusement, le contrebassiste montréalais Miles Perkin, un proche de la formation, a pu sauver la mise et accompagner les quatre autres musiciens et la projectionniste pour livrer un concert d'une grande beauté. La musique délicate proposée par la formation dans laquelle évolue le joueur de marimba Bruce Cawdron, qui a collaboré avec Godspeedyou!blackemperor et Silver Mt. Zion, s'apparente à un amalgame de post-rock et de musique de chambre moderne, en mettant les archets en vedette. Ils nous ont donc présenté avec élégance la musique du plus récent opus, La Lechuza, ainsi que quelques pièces moins mouvementées et moins intéressantes tirées des albums précédents.
Ce concert était le premier d'une série de trois concerts visant à souligner le quinzième anniversaire de la réputée étiquette montréalaise, Constellation records.
Le concert que j'attendais le plus faisait également partie de ce cycle hommage, soit celui de Matana Roberts, qui a publié chez Constellation le premier chapitre de sa série "Coin Coin", intitulé "Gens de couleur libres". Un vaste hommage à son passé et à son arbre généalogique dont quelques membres ont eu les fers aux pieds avant de recouvrer la liberté, c'est ce que propose ce premier chapitre d'une grande intensité et d'une grande richesse. Le concert a permis aux musiciens, réunis pour la première fois depuis l'enregistrement de l'album, de se réunir. La musicienne afro-américaine qui visite fréquemment Montréal a décidé de former un ensemble de musiciens de la ville, qu'elle a baptisé son "Montreal 10", pour mener à bien ce projet qui lui tenait à coeur. Son jeu très chaleureux et sa voix percutante, accompagnés par un assez vaste orchestre, permettait d'oublier des projections relativement intéressantes mais trop souvent défectueuses. Par moments plus traditionnel et rythmé et par moments contemporains, les morceaux interprétés par le petit orchestre dirigé par Matana Roberts sont l'exemple d'un équilibre parfait entre l'innovation et le recours intelligent à la tradition. Ce concert est sans contredit le coup de coeur pour cette édition 2012, même s'il n'y a pas eu de rappel.
La soirée se poursuivait du côté du Cinéma Laurier pour l'avant dernier concert de ce 28e FIMAV, avec le concert de Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra, qui met par ailleurs en vedette David Payant, également batteur pour Matana Roberts, et Effrim Manuel Menuck, membre fondateur de Godspeed. La musique du groupe et la composition de la formation ont grandement évolué au cours des dernières années, devenant progressivement plus intense et moins mélodique, ce qui est tout à fait approprié pour les concerts. Les pièces les moins emballantes provenaient d'ailleurs de leur répertoire plus ancien, alors que les pièces mouvementées des deux plus récent albums avaient une certaine vertu catalytique. Cette prestation complétait le cycle d'hommage à Constellation avec brio, se permettant même de ramener Matana Roberts sur scène pour la dernière pièce. Le quintet n'a pu offrir de rappel pour cause de problèmes vocaux, mais la foule, généralement conquise, ne lui en a pas tenu rigueur.
Le spectacle de clôture du FIMAV devait ramener celui-ci dans le droit chemin de sa mission, celui de la musique actuelle, après que plusieurs concerts plus accessibles, quoique la plupart du temps excellents, aient été donnés. "THE TRIO", c'est le nom qu'on donne à ces trois musiciens d'expérience, soit le pianiste, âgé de plus de 80 ans, Muhall Richard Abrams, qui a reçu un doctorat honorifique dans le dernier mois, le tromboniste George Lewis, bébé de la formation à 60 ans, et le saxophoniste-flutiste Roscoe Mitchell, entre les deux sur scène et dans l'ordre chronologique. De la musique déconstruite, jouant avec la spatialité du son, rarement enlevante ou divertissante, mais néanmoins fascinante, c'est ce que proposaient ces improvisateurs chevronnés. Les trois musiciens originaires de Chicago, et qui ont grandement contribué à façonner la scène free jazz de la ville des vents avec la formation The Art Ensemble of Chicago, entre autres, ont offert un concert où les échanges infatigables étaient complétés par des séquences électroniques plutôt énigmatiques, qui contribuaient souvent à l'ambiance glauque et grave de la musique, mais qui étaient aussi parfois plutôt superflues. La dimension électronique était l'oeuvre d'un logiciel créé par Lewis autant pour les fins de la composition orchestrale que l'improvisation libre. Néanmoins, la complicité des musiciens, qui ont partagé la scène depuis quarante ans, a permis à ce concert d'être tout à fait mémorable, autant pour sa valeur historique que pour sa valeur intrinsèque. C'est exactement ce qu'il fallait au FIMAV pour démontrer qu'il s'agit d'un véritable incontournable mondial pour la musique actuelle, autant pour découvrir les nouveaux talents que pour rendre honneur aux piliers du genre.