Ajouté par : Alexandra Guellil
Collaboration spéciale/Chronique : Bénédicte Foulquier
Diffusé dans le cadre de l'émission du 29 octobre 2012 - Spécial Mois du créole
Pour commencer, il convient de rappeler que les Noirs des Antilles furent longtemps empêchés de s'exprimer en français par les colons européens. En effet, le Code Noir de 1685 qui régissait le commerce et la détention d'esclaves prohibait toute forme d'apprentissage de la lecture et de l'écriture.
Alors qu'ils avaient perdu toute connaissance de leurs dialectes africains, les esclaves inventèrent une nouvelle langue, le créole afin d'une part de leur permettre de continuer à survivre dans le cadre du travail éreintant de la plantation, et d'autre part afin de leur permettre de se réapproprier une condition d'être humain, puisque le commerce triangulaire les avait relayé à un rang de simples marchandises.
Les chants, contes et proverbes d'antan expriment d'ailleurs des sentiments profonds ressentis par les esclaves: toute cette souffrance, ces rêves, ces espoirs et cette colère bien vive de ceux qui osaient se révolter contre le maître et dont les insurrections se terminaient bien souvent en bain de sang.
Arrive ensuite l'abolition de l'esclavage en 1848 qui confère aux aux Noirs le statut d'hommes libres. Dès lors, tout souvenir d'avilissement, de souffrance, disparaît des mémoires. On fait table rase du passé en apprenant désormais le français afin de parvenir à un objectif: devenir des citoyens à part entière de la république.
C'est ainsi que l'usage du créole que l'on qualifie alors de "jargon des Nègres", perd du terrain puisque pour pouvoir accéder à un certain statut social, intégrer l'élite, la maîtrise de la langue française dite langue de "la Raison, de la Logique et du Beau" est devenue indispensable. Certains auteurs vont même jusqu'à parler d'une "idolâtrisation" du français qui touche toutes les couches de la société antillaise, du mulâtre en passant par le Noir africain à l'Indien Caraïbe.
Il faudra attendre le 20ème siècle et l'avènement du mouvement de la Négritude initié par Aimé Césaire, Léopold Sédar-Senghor et Léon Gontran-Damas notamment durant les années 30, puis la théorie de l'antillanité (fin années 60) emportée par Edouard Glissant - au moment où nombreux pays d'Afrique accèdent à l'indépendance - pour que le créole redevienne au centre des préoccupations.
La littérature cesse de faire allégeance à l'Académie française, et intègre petit à petit des vocables créoles. C'est ainsi que prend forme le mouvement de la créolité dans les années 80 initié par des auteurs martiniquais MM. Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et un guadeloupéen M. Ernest Pépin.
Les Antillais prennent conscience qu'ils disposent de deux langues, le français comme langue officielle, (adoptive selon certains) et le créole comme langue légitime et qu'ils doivent s'accommoder avec les deux afin de parvenir à un équilibre pour qu'aucune ne vienne à primer sur l'autre comme de par le passé.
Avec la mondialisation, il parut nécessaire de faire preuve d'un certain esprit d'ouverture. Car si l'on regarde dans la Caraïbe, ce n'est pas le français qui est le plus parlé, il y a aussi l'anglais, l'espagnol, le hollandais qui sont couramment parlés avec les migrations de populations.
Tirant son origine du plus grand crime contre l'humanité qu'ait connu l'histoire à savoir l'esclavage et la traite de millions d'hommes Noirs africains, et qui résiste aujourd'hui à l'hégémonie de la langue anglo saxonne la langue créole serait selon Raphaël Confiant un formidable outil nous permettant de concevoir le monde à venir.
Selon lui, le créole nous rappelle que toutes les langues sont belles, qu'elles ont toutes le droit d'exister et que "lorsqu'une langue disparaît, c'est tout un pan de l'imaginaire mondial qui est à jamais perdu". Comme le disait Amadou Hampaté Ba: "Lorsqu'un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle".
Définitions
Négritude :
D'après Senghor, la négritude est « l'ensemble des valeurs culturelles de l'Afrique noire ». Selon Senghor: « La négritude est un fait, une culture. C'est l'ensemble des valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales des peuples d'Afrique et des minorités noires d'Amérique, d'Asie, d'Europe et d'Océanie. » Pour Césaire, « ce mot désigne en premier lieu le rejet. Le rejet de l'assimilation culturelle ; le rejet d'une certaine image du Noir paisible, incapable de construire une civilisation. Le culturel prime sur le politique. »
Antillanité :
C’est aussi un mouvement littéraire et politique qui vise à définir une identité antillaise singulière qui, marquant ses distances par rapport à la negritude, ne se base pas seulement sur des éléments ethniques ou culturels. En contraste avec la Négritude, qui avait retenu essentiellement les origines africaines des cultures de la Caraibe, ils affirment l’existence d’une multiplicité d’éléments constitutifs dans la configuration culturelle spécifique des Antilles qu’ils commencent à désigner par le terme Antillanité.
Tous les lundis de 20h à 21h. En rediffusion dimanche 10h.